La gueule de l'emploi

Publié le par Benjamin Mimouni

Niney The Observer

Niney The Observer

Cette semaine, mon producteur préféré est Niney The Observer, né George Winston Boswell et plus connu sous le nom de Winston Holness (le nom de jeune fille de sa môman).

Adolescent, il perd un pouce dans un accident et devient Winston Ninefingers, puis Niney. L'homme aux neuf doigts. Le mec sans pouce. En 1966, il quitte Montego Bay (Mo' Bay comme ils disent en Jamaïque) pour Kingston et commence à traîner avec ce qui va devenir la crème des producteurs : Bunny Lee, Lee Perry.

Son premier nom de guerre sera « The Destroyer », faut bien impressionner. Il le gagne en commençant à travailler avec Joe Gibbs et Bunny Lee.

En 1970, il se lance en solo et produit Mr Brown's Coffin de Dennis Alcapone et Lizzy.. La chanson est inspiré d'un fait divers devenu légende urbaine jamaïcaine : on a vu cette année-là le cercueil de Mr Brown se balader dans Kingston. Plus tard, Bob Marley and The Wailers se serviront également de cet événement pour leur chanson Mr Brown. Voir le livre Le Reggae dans le texte (plutôt intéressant dans l'ensemble quoique très scolaire) pour une analyse plus détaillée de la chanson en elle-même. Premier essai transformé pour Niney. La même année, il tape encore plus fort et sort la chanson Blood And Fire, considérée comme une des chansons les plus influentes du reggae. La voix de Lloyd Charmers récitant le refrain comme une incantation est aussi irrésistible que le riddim lui-même. Problème : Glen Adams, un musicien de Lee Perry, revendique la paternité de la chanson. Vénère de rage, il plantera son schlass dans l'épaule de Niney. Fin de l'histoire. Presque une broutille dans le panier de crabe de la musique jamaïcaine. Le premier pressage de la chanson devient le tube de l'été 70. les ventes explosent. Le second pressage est plus conséquent. Dans la foulé, Niney lance le label « Observer ». Le centre des opérations se situe 91 Orange Street, Kingston. En 1971, Blood And Fire est élue chanson de l'année. Rien que. Ça valait bien de perdre un doigt et de prendre un coup de couteau. En trois minutes, Niney s'invite d'office au panthéon des producteurs de l'île, et pourtant la concurrence est sévère : Dodd, Reid, Gibbs, Kong. Dans cette période charnière, le trio Lee Perry, Max Romeo et Niney invente le roots, ni plus, ni moins.

En 1972, Niney fait enregistrer à Ken Boothe une reprise de Sixto Rodriguez (Sugar Man) : Silver Words. Il réitèrera deux ou trois ans plus tard avec Delroy Wilson et Half Way Up The Stairs. Il faut noter ce fait tant les reprises de cet artiste pourtant génial sont rares. Rodriguez avait d'ailleurs complètement disparu de la circulation jusqu'à la sortie du documentaire Searching For Sugarman.

Blood & Fire

Blood & Fire

Dans la foulée de son succès, Niney rassemble ses musiciens de studio : The Soul Syndicates, qui l'accompagneront de nombreuses années. On compte les plus grands artistes à son tableau de chasse : Dennis Brown en premier lieu (on en reparle plus en détail la semaine prochaine), Michael Rose, Max Romeo (Beardman Feast), The Ethiopians (Train To Skaville, qui comme son nom ne l'indique pas est une chanson de rocksteady), Delroy Wilson, Horace Andy, Dillinger, Big Youth, Gregory Isaacs, The Heptones.

Au début des années 80, Niney produit encore Freddie McGreggor mais ce n'est plus comme avant. Le reggae est devenu un business comme un autre, et cela ne lui convient plus : « When people go a studio now, all them go in fi count how much money the tune gonna make ». Quand les types vont en studio aujourd'hui, tout ce qui compte est de savoir combien la chanson va leur rapporter. Du coup, notre éclopé préféré de la semaine abandonne, mais il aura largement mérité sa retraite.

Depuis, , les compilations estampillées « Observer » abondent, c'est rien de le dire. Si je puis me permettre une petite recommandation : Blood & Fire, Hits Sounds From The Observer Station 1970-1978 chez Trojan, vaut le détour. De quoi vous occuper jusqu'au retour de Niney The Observer dès la semaine prochaine, et la suivante encore sans doute. Faut dire qu'il y a de la matière.

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