Le bon rasta et le mauvais rasta

Publié le par Benjamin Mimouni

Le bon rasta et le mauvais rasta

Cette semaine, mon producteur préféré est une fois de plus Niney The Observer, l'homme aux neuf doigts, l'ami et le mentor de Dennis Brown, le rasta. C'est de cet aspect-là de sa personnalité et de sa carrière dont je voudrais causer à présent.

Dans l'anthologie déjà évoquée : Blood & Fire. Hits Sounds From The Observer Station 1970-1978, on trouve trois morceaux concentrés sur le début de deuxième disque, en piste 2, 3 et 4. Le premier parle de l'africanisme, idée chère aux rastas. Le groupe qui chante cette chanson, I Man A African, s'appelle The Sons Of Selassie. Tout un programme.

« I man a African

Don't call I Jamaican »

soit :

Je suis un africain

Ne m'appelle pas jamaïcain.

C'est un thème fréquent dans les chansons engagées sur la voie rasta : l'exode, l'idée que les noirs ont été arrachés de force à l'Afrique par les empires colonialistes, et qu'un jour tous pourront retourner en Afrique et fouler leur terre d'origine. C'était un des fondements principaux de la pensées de Marcus Garvey, qui avait même créé une compagnie maritime dans le but de rapatrier tous les exilés : la Black Star Line, mais le projet a été torpillé (façon de dire...). On aura sans doute l'occasion d'en reparler plus longuement.

Le second morceau est False Rasta (aka Rascal Man) du grand Delroy Wilson. Dans cette chanson, Delroy Wilson tente de distinguer le vrai du faux : « Some of you are false rasta ». Le mauvais rasta fume des joints et écoute du reggae, mais c'est un mauvais rasta. Tandis que le bon rasta fume des joints et écoute du reggae, mais c'est un bon rasta. Une petite pensée émue pour les Inconnus de notre enfance.

Plus sérieusement, ce qu'il veut dire c'est que certains se font passer pour des rastas prônant la paix et l'harmonie mais sont en réalité des canailles égoïstes ne pensant qu'à leur propre gueule. Rasta n'est pour eux qu'une caution. Ce qui va à l'encontre de cette philosophie. Même parmi les gentils, il faut encore se méfier de Babylone. Pas étonnant que tout parte en sucette. En anglais, l'homophonie donne à cette dénonciation encore plus de sens : Rasta et Rascal (la canaille) se ressemblent. Il faut savoir faire preuve de discernement pour distinguer l'un de l'autre, le loup déguisé en agneau. Comme le chantait le très sous-estimé Tachan : « Y a pas besoin d'un uniforme pour être flic ». Bref, le faux rasta est celui qui se dit rasta par opportunisme, sans y croire de tout son cœur et le vrai rasta est celui qui respecte les préceptes, sinon à la lettre, au moins en toute bonne foi. Et ces préceptes sont énoncés dans le troisième morceau, déclamé plutôt que chanté par Niney en personne : Rasta No Pick Pocket.

« Rasta don't eat noting

Rasta don't eat noting unclear »

L'hygiène alimentaire des rastas leur vient tout droit de l'ancien Testament : aucun aliment souillé, c'est-à-dire aucun animal fouillant la terre du groin ou des sabots, aucun animal rampant au fond de la mer. Le rasta mange ital, et il est végétarien. Je schématise car les consignes sont compliquées et pas forcément très intéressantes. Selon Russel Banks : « Un bon rasta ne part jamais en voyage sans son transistor et sa petite marmite » (Le Livre de la Jamaïque).

« Rasta don't shoot or kill

Rasta don't shoot or kill

Cause he knows it's a seal »

Là encore, on a les deux pieds dans l'Ancien Testament, Moïse et les Tables de la Loi sous sous le bras : « Tu ne tueras point ». Ça ressemble à une directive plus facile à tenir, plus simple en tout cas que l'énoncé fastidieux des interdits alimentaires, et pourtant... Bon nombre des histoires que je vous raconte semaine après semaine (y compris celle de Niney et du coup de couteau qu'il a reçu) n'ont pu se produire que parce que certains rascals ont dérogé à cette règle.

Et on laisse à Niney les mots de la fin, comme une déclaration, un manifeste, une vérité ultime et inébranlable :

« Rasta heart is pure and clear

Rasta heart is pure and clear ».

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