Un endroit qu'on nomme Jamaïque

Publié le par Benjamin Mimouni

A Place Called Jamaica

A Place Called Jamaica

Cette semaine, mon chanteur, producteur et compositeur préféré est Derrick Harriot. J'ai présentement devant les yeux le disque A Place Called Jamaica, une compilation éditée par Makasound, et c'est du livret, bien foutu, que viennent les informations de cet article.

« En patois jamaïcain, maka signifie épineux, piquant. Makasound est un label qui se propose de mettre ou de remettre au goût du jour des albums de reggae roots épineux, piquants, pointus, en bref des albums qui font mal. Qu'ils aient déjà été édités ou pas, Makasound les sortira. Il s'agira le plus souvent d'albums entiers et oubliés dans l'antre labyrinthique de la musique jamaïcaine. À cette dernière, Makasound veut rendre l'honneur qui lui est dû ». Voilà comment ce label présente son travail.

En fait, le macca est aussi un buisson ardent, d'où le piquant. Et maintenant place à Derrick Harriot.

Il fait ses premiers pas de chanteurs avec quelqu'un que l'on a déjà eu l'occasion de croiser dans ces pages : Claude Sang. Les deux garçons âgés de 15 ans se présentent au Vere John's Opportunity, un concours de chant organisé au Palace Theatre, et se font éconduire une première fois, en cela qu'ils ne finissent pas dans les premiers candidats, mais ils s'acharnent et remporte le premier prix au cours de leur seconde audition avec la chanson « I'm In Love ».

Claude Sang quitte la Jamaïque et Derrick Harriot fonde son premier groupe, les Jiving Juniors, à la fin des années 50. Le groupe remporte un joli succès et est très sollicité, jusqu'à quatre représentations par jour. Une course permanente. Exactement au même moment, un titre de Derrick Harriot se retrouve dans les deux plus grands sound-systems de l'île, celui de Coxsone Dodd et celui de Duke Reid. En tant que chanteur, il est choyé, chouchouté, mais il songe déjà à voler de ses propres ailes et en 1959, il produit le titre What Can I Do à New-York, devenant ainsi le premier chanteur producteur de Jamaïque.

Les années 60 le voient surtout se consacrer à la production, puis en 67, il ouvre son magasin de disques : le Derrick's One Stop, dans King Street. On voit souvent Bob Marley y traîner.

Voilà pour le bonhomme, passons à la compilation qui rend bien compte de son travail.

À tout seigneur tout honneur, le premier morceau est signé Derrick Harriot, il s'agit d'une reprise de Message From A Blackman des Temptations, déjà évoqué avec les Heptones.

Piste 2 : un morceau de Junior Murvin qui explosera véritablement (Junior Murvin, pas la chanson) quelques années plus tard avec Lee Perry aux manettes et l'album Police And Thieves, reprise par les Clash sur leur premier album, mais la voix est déjà là.

Piste 3 : un morceau d'Horace Andy datant de 1974. Horace Andy est déjà très connu à cette date. Il a passé plusieurs années à Studio One, mais il décide de travailler avec de nouveaux producteurs pour élargir sa palette, et c'est là que Derrick Harriot entre dans la danse.

Piste 6 : Stop That Train, par le duo Keith and Tex (rien à voir avec la chanson des Wailers). Du pur rocksteady.

Piste 7 : un morceau toasté dans le style DJ par le précurseur Scotty. Le fait est notable puisque nous ne sommes qu'en 1968 et que si la pratique du deejaying était très répandu en sound-system, ce n'était encore pas le cas en studio.

Et puisqu'on parle de DJ, en piste 9, on trouve le Grand Big Youth qui offre une version de Stop That Train (toujours rien à voir avec les Wailers) intitulée Cool Breeze. Imparable.

Piste 10 : le tout premier enregistrement de Dennis Brown qui n'a alors que 12 ans. Ça s'appelle Lips Of Wine et ça claque.

Piste 11 : un morceau déjà évoqué : Malcolm X écrite par Winston McAnuff et chantée par Earl Sixteen.

Piste 12 : une de mes chansons préférées de toute la terre, je l'ai déjà dit plusieurs fois : Ugly Days, du même Winston McAnuff. Et cette fois c'est bien lui qui tient le micro.

Piste 14 : un truc marrant : une version de Shaft d'Isaac Hayes enregistrée par The Chosen Few. Cette version-là est entrée dans le Top R'n'B aux USA et menaçait même de détrôner la version originale qui n'était pas sortie en 45 tours. Mais les choses sont rentrées dans l'ordre quand Isaac Hayes a fait presser en single sa version.

Piste 17 : Augustus Pablo et Derrick Harriot : Bells Of Death.

Et pour finir un autre morceau de Keith and Tex : This Is My Song. Encore un rocksteady impeccable.

Un super disque, avec un livret bien garni, en français s'il vous plaît, puisque Makasound est un label de chez nous, et plein de belles photos de toutes les stars avec qui Derrick Harriot a travaillé. À note qu'il existe un A Place Called Jamaica volume 2.

Un jour, je fais un article rien que sur Ugly Day. Parole. Et ça arrivera peut-être plus vite que vous ne le pensez.

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