Putain ce qu'il est blême mon HLM

Publié le par Benjamin Mimouni

Jacob Miller The Killer

Jacob Miller The Killer

Cette semaine, ma chanson préférée est Tenement Yard de Jacob Miller. Ça veut dire HLM.

Dans cette chanson, Jacob Miller raconte que la vie est dure pour un rasta dans ces logements sociaux où les habitants sont les uns sur les autres, les murs hyper-fins, et les espaces communs sursaturés. Le monde est déjà difficile a priori pour un rasta mais là c'est le pompon : on ne peut ni fumer, ni se retrouver un peu seul pour méditer, aucune intimité. Il y a des flics et des balances partout :

« Too much informers

Too much Babylons ».

Ça mate ce que tu fais dans tous le sens :

« Too much watchy watchy watchy »

et ça parle dans ton dos :

« Too much susu susu su ». « Susu » étant un mot de patois voulant dire « parler sur », « cancaner » .

La chanson commence par un sautillement de basse ronde aussitôt emboîté par les bêlements de Jacob Miller. Tout ce que j'aime. J'aime Jacob Miller parce qu'il a la voix qui chevrote et qu'il a un gros bide, ce qui est presque un oxymore : un rasta à gros bide. Ce garçon me plaît. M'enchante. Sur la pochette de son album The Killer Rides Again (Miller the killer, c'est son surnom), on le voit en train de danser sur scène, le micro à la main, les yeux fermés, ses dreads virevoltant dans tous les sens, en tenue militaire débraillée, son ventre exposé à l'objectif. Vas-y Jacob danse! Vas-y rasta!

Dans Tenement Yard, il aborde le problèmes des logements précaires et de la pauvreté par le petit bout de la lorgnette.

« Dreadlocks can't live inna tenement yard »

« Dreadlocks can't smoke him pipe in peace ».

Rasta ne peut pas vivre en HLM, il ne peut pas fumer son herbe en paix. Ou encore :

« Dreadlocks can't live in privacy

Anything he do old nigger see ».

Rasta n'a aucune intimité, un vieux renoi épie chacun de ses gestes.

Cette façon de procéder, en analysant le quotidien à travers soi, rend la chanson touchante et drôle alors qu'elle aurait pu être moralisatrice. C'est un point indiscutablement positif. J'adore cette chanson. Et j'adore Jacob Miller. Même s'il a fait partie du Inner Circle, qui est un groupe un peu bof, tendance soupe aux vermicelles.

Tenement Yard

Tenement Yard

Il a bien failli accéder à une reconnaissance internationale et prendre la relève de Bob Marley pour représenter la musique jamaïcaine mais il est mort prématurément, trop tôt, fauché par une voiture à 27 ans. Et oui, le fameux club des 27 n'est pas réservé aux rockers alcooliques (Janis Joplin, Jimi Hendrix, Kurt Cobain...). On y trouve aussi des bluesmen (Robert Johnson, le pionnier et tout premier membre si je ne dis pas de conneries. Attention ça peut m'arriver), des soulmen (woman en l'occurence, en la personne d'Amy Winehouse), et des chanteurs de reggae, donc.

Dans les paroles, il utilise un parler typiquement rasta. Il dit « penetrate » pour « se concentrer » et « I-ditate » pour « méditer ». Car les rastas n'aiment pas utiliser d'autres pronoms que I. ils collent donc des I de partout afin de faire correspondre leur discours à leur vision du monde. Hailé Sélassié n'est donc pas Hailé Sélassié the First mais Hailé Sélassié I, une façon de dire que l'empereur, réincarnation de Dieu, est présent en chaque rasta, et que chaque rasta se retrouve en son sein.

Pour les rastas, l'anglais est la langue de Babylone, de l'esclavage, la langue des maîtres. Elle déforme la réalité. Ce n'est pas une langue juste, en cela que la relation signifiant-signifié est arbitraire. Il faut donc changer la nature des mots eux-mêmes afin qu'ils rendent compte au plus juste du concept qu'ils représentent. Un exemple : « understand » devient « overstand », car lorsqu'on comprend une chose, on la domine, on n'est plus dominé, en-dessous (under) mais au-dessus (over).

Voilà pour la petite leçon linguistique du jour. Pour un développement un peu plus poussé, allez donc jeter un œil au Reggae dans le texte 1967-1988, un bouquin d'Éric Doumerc paru au Camion Blanc (2014). Il faut passer outre le côté un peu universitaire et les wagons de fautes de frappe et autres pataquès typographiques (c'est souvent le cas dans les livres sur la musique, comme si ceux que le sujet intéresse n'étaient que des gros bourrins, contrairement aux lecteurs de romans jugés plus raffinés, et méritant du coup une relecture plus soignée...) pour apprendre plein de belles choses, ce qui est loin d'être rien.

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