Johnny s'en va-t-en guerre

Publié le par Benjamin Mimouni

Johnny Rotten et Big Youth

Johnny Rotten et Big Youth

Cette semaine, mon chanteur préféré est John Lydon, alias Johnny Rotten, chanteur des Sex Pistols et fondateur du groupe Public Image Limited, grand punk devant l'éternel, même si ce ne sont pas ces côtés-là de sa carrière qui m'intéressent aujourd'hui mais ses connexions avec la culture jamaïcaine.

On a déjà pu croiser Johnny Rotten au détour de ces chroniques : c'est plus ou moins lui qui a fait exploser la carrière de Dr Alimantado en disant dans une interview que Born For A Purpose était une de ses chansons préférées. Dans son autobiographie (La Rage est mon énérgie), il réitère son admiration et dit à propos du même Dr Alimantado : « Il y a des jamaïcains qui ont vraiment quelque chose dans le ciboulot ».

Début 78, Simon Draper, le bras droit de Richard Branson (le milliardaire hippie de Virgin), décide d'envoyer Johnny Rotten en Jamaïque pour un mois afin de dénicher de nouveaux artistes pour le label « Front Line ». Immanquable. Leur logo, c'est un poing serré sur un fil barbelé. Image en noir et blanc, excepté un filet de sang bien rouge. La ligne de front.

La proposition de Draper tombe à pic car Johnny Rotten tourne un peu en rond depuis qu'il a quitté les Sex Pistols. Il embarque avec lui Don Letts, un rasta de ses amis, DJ au Roxy (DJ au sens anglais du terme, pas jamaïcain : il passe des disques), et Dennis Morris, un photographe. Comité restreint. L'idée c'est de bosser sérieusement, pas de se la couler douce au soleil des caraïbes.

La visite commence sous les meilleurs auspices puisque Richard Bronson vent chercher tout le monde en Rolls Royce à l'aéroport et que l'équipage se fait copieusement insulter par tous les jamaïcains qu'il rencontre. Tant de richesse exhibée aux yeux d'un peuple si pauvre... Johnny Rotten adore ça. Il adore les jamaïcains: « Les jamaïcains ne sont pas des petites natures, et quand ils ont quelque chose à dire, ils le disent haut et fort – dey let ya know a t'ing or two, man! »

Passés les premiers heurts façon lutte des classes, les choses se détendent toutes seules car au fond les rastas sont d'une nature accueillante et chaleureuse malgré la misère ambiante. Quand un jamaïcain dit « peace » cela fait sens, car il sait bien ce qu'est la guerre : rien à voir avec une quelconque posture baba cool. D'ailleurs Johnny Rotten déteste les hippies.

Les trois acolytes se mettent donc au travail : ils visitent les studios et les magasins de disques mais c'est sans compter le fait que les musiciens et chanteurs sont déjà au courant de la venue des représentants de Virgin, et ils viennent directement à l'hôtel Sheraton pour auditionner, renouant avec leurs prédécesseurs qui se présentaient chaque semaine à la porte du studio des trois principaux producteurs (Coxsone Dodd, Duke Reid et Leslie Kong) quelques quinze ans plus tôt pour présenter leurs chansons.

Ils vont aussi rendre visite à ceux qui sont déjà des grands noms du reggae. Chez U-Roy, Johnny Rotten aperçoit un hamac dans le jardin. C'est pour sa femme qui ne peut pas dormir dans la maison quand elle a ses règles... Gros bug dans la philosophie rasta : on peut lutter contre l'oppression, la police, Babylone, equal rights and justice for everyone, enfin un peu moins pour les femmes... la doctrine a ses failles.

Chez Tapper Zukie, dans le ghetto, Johnny Rotten prend un peu peur. Il faut dire que Zukie est un vrai fou furieux, un dur à cuire, un mec dangereux, « tout content de vous faire connaître son gang et de brandir allègrement sa ferraille en pleine rue », en fait juste un grand gamin. C'est peu de temps après qu'on l'enverra en Angleterre se faire un peu oublier de la police.

Chez Lee Perry, au Black Ark, Johnny Rotten essaye d'enregistrer un morceau mais ça ne le fait pas: l'herbe est trop verte, trop forte, Earl Chinna Smith, le guitariste maison, est dans un coin et fait des tonnes d'effets à la pédale wa-wa, il y a une porte qui grince dès que quelqu'un l'ouvre ou la ferme, et c'est souvent. Scratch est irie de chez irie. À se demander comment un son potable peut sortir de ce studio, et pourtant... Max Romeo, Junior Byles, Junior Murvin, les Congos... Les Congos! Johnny Rotten a carrément flashé sur eux. Il les adore. Des mecs super. Il les ramène dans ses valises mais pas de chanson de Johnny Rotten au Black Ark. Parfois ça marche et parfois ça ne marche pas. Quelques essais aussi avec Sly et Robbie, mais juste pour le délire. Ils sont sous contrat chez Island alors pas question de les débaucher.

Comme ça, de rencontre en rencontre, le voyage s'étire et dure deux fois plus longtemps que prévu, mais quand on aime on ne compte pas, surtout quand c'est Virgin qui paye. Et puis la moisson vaut largement le détour.

Si cette petite chronique vous a donné envie d'en savoir un peu plus sur le périple de Johnny Rotten en Jamaïque et sur le reste de sa carrière, vous devriez lire La Rage est mon énergie, c'est bien. Toutes les citations que j'ai faites en sont tirées.

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