Retraite à Miami

Publié le par Benjamin Mimouni

Retraite à Miami

Cette semaine, mon chanteur préféré est Wayne Jarrett, l'un des chanteurs de reggae les plus injustement oubliés de l'histoire.

De lui, on ne sait presque rien. Comme l'écrit Ray Henford (je sais pas qui c'est mais faut toujours citer ses sources, déformation scolaire...) dans les notes de pochette de l'album Chip In : « He's one of so many who have never a sentence written about him », il est l'un des nombreux artistes sur qui on n'écrit jamais une phrase.

À la fin des années 70, il enregistre deux morceaux : Satta Dread et Youthman. Il fait aussi les chœurs pour Horace Andy en studio. Mais c'est en 1982 qu'on entend vraiment parler de lui pour la première fois : il enregistre l'album Chip In avec le crew que l'on connaît bien à présent : Junjo Lawes à la production, Scientist au mixage, les Roots Radics en backing, le tout réalisé chez King Tubby pour le label Greensleeves. En pleine bourre dancehall, Wayne Jarrett nous offre un album hyper roots, avec pas mal de passages dub toutefois. Scientist commence alors à prendre de l'assurance. Voilà plusieurs années qu'il travaille avec Henry Junjo Lawes et il s'affirme de plus en plus. Les sons électroniques qu'il apprécie tant (bip-bip et autres piou-piou galactiques) sont bien présents. Une chose qui ne trompe pas : quand tu écoutes un morceau et que tu as l'impression de recevoir des textos, c'est bien du gros dub craquant.

La pochette ressemble plus à celle d'un artiste soul qu'à celle d'un chanteur de reggae. On y voit un photo-montage sur fond blanc d'un Wayne Jarrett vêtu d'une petite veste en velours, chaussures blanches et chemise à rayures bleues et blanches, un peu crooner. Sur le vinyle, c'est encore plus joli : les photos sont complétées par des dessins au crayon de couleur du chanteur dans la même tenue. D'ailleurs, il fait plein de vocalises soul tout au long de l'album, le plus souvent pendant les intros. Le « W » de Wayne ressemble à un cœur à l'envers à cause de la typo choisie, comme s'il voulait annoncer la teneur des chansons à venir, même s'il tient également quelques propos sans équivoque, histoire de coller à l'air poisseux et enfumé ambiant de l'époque : « Light up your spliff ».

Avec la sortie de Chip In, Wayne Jarrett est annoncé comme un talent à suivre. Mais au lieu de continuer sur sa lancée, il s'exile au Connecticut. Au Connecticut... sans déconner? Quand tous les autres sont partis à Londres, au Canada ou à New-York, il va au Connecticut. Comme s'il voulait s'exclure et se suicider.

Il apparaît encore parfois sur quelques albums de Lloyd « Wackies » Barnes, un producteur de reggae new-yorkais à qui l'on doit quelques albums fabuleux (je vous jette deux-trois noms à la tronche au passage, c'est gratuit et ça fait plaisir : Love Joys, Clive Field Marshall, Jah Batta, Horace Andy). Wayne Jarrett fait souvent les chœurs. Il enregistre même un album entier mais qui est loin d'être à la hauteur de Chip In.

Chip In, c'est la classe incarnée. On le sent dès l'ouverture de la première chanson, Love In Me Heart, quand les cuivres clairs, légers et chaleureux et les roucoulements aériens du chanteur se mélangent et vous empaquètent dès la première écoute pour vous mettre dans un état d'esprit bien détendu. À noter également les chansons Chip In et Saturday night Jamboree.

Après 1984, Wayne Jarrett disparaît complètement des radars. Il paraît qu'il s'est installé en Floride, comme n'importe quel retraité américain à casquette rouge, chemise ouverte, bermuda et claquettes, déjà moins la classe. Tant pis. Chip In reste un album de la meilleure facture, l'un de mes tout préférés.

 

Commenter cet article