L'Homme au fusil et l'anneau d'or

Publié le par Benjamin Mimouni

L'Homme au fusil et l'anneau d'or

Cette semaine, ma chanson préférée est Gunman, soit l'homme au fusil, de Michael Prophet, parue en 1981 sur l'album du même nom chez Greensleeves.

Michael Prophet est, à l'instar de Wayne Jarrett la semaine dernière, l'un des héros un peu oubliés de l'histoire du reggae. Même si les chansons Gunman et Youthman ont beaucoup fait parler de lui à l'époque (tout comme Chip In la semaine dernière), et même s'il est toujours en activité aujourd'hui, il demeure un artiste assez confidentiel. Mais pour un fois qu'un des ces maudits rastas ne finit pas fauché en plein élan (petit récapitulatif morbide des articles précédents, plus ou moins dans leur ordre de parution : Jackie Mittoo, cancer, Lacksley Castell, tuberculose, Peter Tosh, une balle, Bob Marley, cancer, mais on lui avait tiré dessus auparavant, King Tubby, une balle, Gainsbourg, raisons multiples, Junjo, une balle, Hugh Mundell, une balle) ne boudons pas notre plaisir.

Et voilà justement la chanson qui commence :

« Oh Oh Yeah Yeah

Oh Oh Yeah

I wake up in the morning

What do I see?

Gunman standing over me

With their guns »

L'Homme au fusil et l'anneau d'or

Les paroles réinstallent dès l'amorce la figure du rude boy, comme au bon vieux temps du rocksteady. Figure qui a assez vite disparu des chansons tant les rude boys en question, s'ils ont un temps représenté la liberté et la rébellion, sont vite devenus trop violents et dangereux pour susciter la moindre admiration. Dans les années 60, Desmond Dekker and The Aces chantaient Rude Boy Train ou Rudie Got Soul. Mais nous sommes à présent en 1981, le visage du reggae a bien changé, le ton est moins douceâtre, les sons sont plus modernes (Scientist aux manettes, Junjo à la production, l'équipe de choc, Jah fire!). Les rudies n'ont plus d'âme et Michael Prophet n'est plus dans l'admiration, ni même la tolérance. Cette chanson lui a en effet été inspirée par une histoire traumatisante qu'il a vécu quelques mois auparavant : un homme l'a menacé d'une arme. Il est donc dans la dénonciation des braqueurs à la petite semaine violentant les braves gens pour à peine leur piquer trois ronds. Avec le temps tout se ternit, la poésie des rude boys que l'on chantait au temps du rocksteady est devenue trivialité, médiocrité et violence presque gratuite. C'est Arthur Rimbaud transformé en marchand d'armes.

Michael Prophet chante d'une voix tout en rondeur, pleine de sobriété, à l'image de sa tenue sur les photos de la pochette de Gunman : chemise, chapeau et pantalon noirs, lunettes à verres fumés, seule fantaisie : une énorme chaîne autour de son cou, un anneau d'or en pendentif. La musique est plutôt dépouillée et la section rythmique basse-batterie est souvent mise en avant, avec quelques cuivres tout de même pour enjoliver le tout et s'enlacer autour de la voix du chanteur.

À noter sur le même album les chansons Up Side Down (reprise ralentie du tube disco de Diana Ross), Help Them Please et Sweet Loving, qui sont très belles également. Ainsi que, sur la réédition CD enrichie de 2009, Here Come The Bride, qui reprend le thème classique de l'entrée de la mariée dans l'église à l'orgue version reggae-reggae, déjà entendu sur les claviers de Jackie Mittoo. Un pur son. On termine là-dessus, avec le sourire pour une fois car à la fin le mec ne meure pas, il épouse la gonzesse :

« Here come the bride

With that a pretty smile ».

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