Le Con d'être Droit

Publié le par Benjamin Mimouni

Le Con d'être Droit

Chose promise, chose due. Cette semaine, mon chanteur préféré est une nouvelle fois Serge Gainsbourg, pour la chanson Aux armes et cætera, sa version reggae de La Marseillaise.

Petit rappel des faits : nous sommes à la fin des années 70 et Gainsbourg a repris du piol de la bête. Grâce à Bijou, il a retrouvé le goût de la scène est du public. Il a sorti l'album reggae Aux armes et cætera, enregistré en 1978 en Jamaïque avec les Revolutionnaries. Succès public et critique. Suivent une série de concerts au Palace à Paris, puis une tournée dans toute la France. Mais dans l'intervalle, la polémique a enflé. Un éditorialiste du Figaro, Jean-Paul Droit, se déchaîne d'article en article contre la version reggae de La Marseillaise. Il reproche à Gainsbourg d'avoir terni l'hymne national Français en l'arrangeant avec des sonorités venues d'ailleurs, trop exotiques et sauvages à son goût. On se passera de tout commentaire. Gainsbourg lui répond par une formule devenue fameuse : « On n'a pas le con d'être aussi Droit ». Mais c'est trop tard. Le mal est fait. Gainsbourg est profondément blessé, ses proches en témoignent. Il était tellement fier de sa Marseillaise, et on l'accuse de tous les torts. Les paras s'en mêlent lors d'un concert à Strasbourg. Ils sont une cinquantaine à s'introduire dans la salle pour distribuer des tracts anti-Gainsbourg. Ils crient au scandale. Ils parviendront à gâcher la fête. Devant ce déploiement de violence, les musiciens prennent peur et n'osent pas se montrer sur scène. Gainsbourg s'avance alors accompagné d'un garde du corps. Il attrape le micro et entonne La Marsellaise a capella.

Du coup les paras se sentent tout merdeux. Ils ne savent plus quoi faire de leurs pauvres carcasses. Ils étaient venus l'arrêter mais ça n'a pas marché comme prévu. Alors certains mettent la main sur le cœur et reprennent le refrain avec lui, les autres se taisent et regardent leurs chaussures. Finalement, ils sont sortis sous les sifflets et les crachats du public.

Dans l'interview qui suit, Gainsbourg en colère déclarera : « Les paras, je les ai mis à genoux ». Il tremble. Il est hors de lui. On a brisé son beau jouet, on a fait peur à ses musiciens, on a fracassé les lampions de son bal. On l'a empêché de chanter devant son public.

Quelques mois plus tard, lors d'une vente aux enchères, il achètera le manuscrit de Rouget de Lisle, pour bien montrer – et pour se prouver à lui-même qu'il est, pour le coup, dans son bon droit – que le refrain n'est rédigé qu'une fois dans son intégralité :

« Aux armes citoyens

Formez vos bataillons

Marchons, marchons,

Qu'un sang impur abreuve nos sillons ».

Après, Rouget de Lisle s'est contenté d'un : « Aux armes et cætera ».

Gainsbourg dira, je cite de mémoire, qu'on me pardonne les inexactitudes : « Je suis un insoumis. J'ai redonné à La Marseillaise son sens original. Le reggae est une musique révolutionnaire ».

Même si Aux armes et cætera n'est pas, à mon goût, la meilleure chanson de l'album qui porte son nom, la folie imbécile qu'elle a déclenchée vaut tout de même son pesant de cacahouètes et valait le coup d'être racontée. C'est chose faite.

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