L'Arbre et la forêt

Publié le par Benjamin Mimouni

L'Arbre et la forêt

Cette semaine, mon chanteur préféré, et il fallait bien que ça tombe sur lui à un moment ou un autre, est Bob Marley. Même s'il en a déjà été question auparavant, au détour d'un ou deux articles (mais comment faire autrement tant il est, pour le monde entier, l'image même du reggae?), celui-là n'est rien que pour lui.

Très objectivement, Bob Marley est la première superstar de l'histoire issue du tiers-monde. Son ascension s'est faite tout en douceur. D'abord avec Peter Tosh et Bunny Livingstone au sein des Wailing Wailers, l'un des premiers trios vocaux jamaïcains, qui deviendront les Wailers tout court, puis Bob Marley and The Wailers, avant que ce dernier ne s'extraie de ce groupe magique pour devenir juste Bob Marley, l'icône à T-Shirts. C'est Chris Blackwell, le patron d'Island Records, qui lance sa carrière en Angleterre puis dans le monde entier. En ce sens, l'album Catch A Fire marque un tournant décisif.

Le disque sort en 1972 avec deux mixages différents : l'un classique pour le marché jamaïcain, et l'autre plus rock, avec plus de guitare, pour le reste du monde. C'est le premier album de reggae pensé en tant que tel, et non comme une accumulation de singles, à rencontrer un tel succès. Chris Blackwell a très bien compris qu'il fallait vendre les rastas comme des rock stars noires et non comme des chanteurs de reggae. La machine est lancée. Mais elle ira si vite qu'elle écrasera le groupe. Peter Tosh et Bunny rebaptisé Wailer s'en vont, laissant le champ libre à un Bob Marley qui deviendra vite l'égal des plus grandes stars du rock : couverture des magasines spécialisés, tournées avec les Rolling Stones (Keith Richards n'a jamais caché son admiration pour Bob Marley et sa passion pour le reggae (« Dans le fond, je suis jamaïcain... Yeah, man! Lion!...Bloodclaat, man! » citation extraite du livre Qu'en pense Keith Richards, éditions Sonatine) : dans ces années-là, il est souvent monté sur scène vêtu d'un T-Shirt à l'effigie du rasta la plus célèbre du monde), reprise de I Shot The Sheriff par Eric Clapton.

L'Arbre et la forêt

Dans son sillage, Bob Marley donnera une audience sans précédent aux Toots, Burning Spear, Dennis Brown, Max Romeo, Johnny Clarke, Gregory Isaacs, ainsi qu'à la jeune scène anglaise : Steel Pulse, LKJ.

Paradoxalement, et malgré tout ce qu'il pourra faire ou dire (« Roots, Rock, Reggae »), son parcours l'éloigne de ses racines. Bien sûr, la chanson One Love devient l'hymne jamaïcain officieux, à tel point qu'on l'entend encore aujourd'hui en boucle dans l'aéroport de Kingston, mais il ne s'agit là que de récupération politique. Le peuple des dancehalls s'éloigne de lui et ses disques ne sont plus très bien considérés par les rastas jamaïcains. Burnin' était le dernier, en 1973.

En même temps qu'il donne une audience considérable à la Jamaïque en général et aux rastas en particulier, il cesse d'être pris au sérieux par ceux dont il se veut la voix. Il contribue à la reconnaissance par le grand public du reggae, du mouvement rastafari et des natty dreads mais l'impact dans les ghettos de Kingston est dérisoire, les dreadlocks restent des parias.

Peu à peu le voilà isolé de tous et de tout : une image démultipliée à l'infini en posters, badges, T-Shirts, autocollants et cartes postales, mais sans corps. Une voix suspendue dans le vide, la voix la plus célèbre du reggae, mais qui n'est plus écoutée en Jamaïque. Un arbre immense devant la forêt. Un prophète hors de son pays, ainsi qu'il en va toujours dans les proverbes.

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FabFab 05/09/2015 01:22

Au fait, tu as lu sa bio "catch a fire" de Timothy White ? Je suis en train et c'est un très beau travail, qui rappelle le Livre de la Jamaique en fait.

BM 05/09/2015 08:55

Je la termine juste et oui j'ai trouvé ça super. Bien écrit, bien documenté.

FabFab 16/08/2015 16:29

Pour les influences dans l'autre sens, il faut aussi citer le "son" des Beattles, c'est-à-dire ce son de guitare rythmique transmis sur un pauvre transistor portable, qui a donné lieu à des chansons originales extraordinaires, mais pas à des reprises fantastiques par contre. Les images des funérailles de Marley en Jamaique sont par contre très forte, et c'est peut-être le moment où son corps est une dernière fois revenu au pays.