Krakatoa

Publié le par Benjamin Mimouni

Krakatoa

Cette semaine, et la semaine prochaine aussi, mon producteur préféré est Henry Junjo Lawes, The Volcano Eruption. Peu de producteurs ont une telle marque de fabrique, un style aussi immédiatement identifiable, et beaucoup seraient en droit de jalouser son écurie.

Durant toutes les années 80, la musique jamaïcaine (à ce moment-là le reggae roots est devenu dancehall) connaît une nouvelle révolution, cette fois-ci c'est l'apparition du son digital. Les musiciens de studio sont peu à peu remplacés par des bandes audio car les techniques des ingénieurs du son et des producteurs se sont très nettement améliorés, cela donne de bons résultats. Les deux plus gros producteurs de la décennie sont Junjo Lawes et King Jammy. Junjo incarne la continuité roots. Il a commencé sa carrière dans les années 70 et il travaille encore avec des musiciens, les Roots Radics, avec Carlos « Santa » Davis et Sly Dunbar à la batterie, Earl « China » Smith à la guitare, Ansel Collins aux claviers. Tous ces musiciens ont eux-aussi traversé les années 70 avec succès, leur imprimant leur marque, leur son. Ils sont crédités, tous ensemble ou individuellement, sur un nombre incalculable d'enregistrements de ces années-là.

À ses débuts, Junjo est le protégé de Linval Thompson, un autre producteur talentueux. Il fait le lien entre l'ancienne génération et les nouveaux talents émergents : Scientist et celui qui n'est alors encore que Prince Jammy. Il règne sur la première moitié des années 80. C'est en 1985 que le processus s'inverse et en 1989, à la mort de King Tubby dont il était, lui, le protégé, il enfile à son tour la couronne et devient King Jammy. Il s'empare du trône et s'impose avec le nouveau visage digital du dancehall.

Junjo disparaît aux États-Unis en 1985. Disparaître, c'est le terme adéquat. Il sort de tous les radars. De 1986 à 1991, il purge une peine au pénitencier de Riker's Island pour détention de marijuana. Comme Toots. Comme les Wailers. Comme si la case prison était une étape indispensable à la carrière d'un musicien jamaïcain.

Peu import. Junjo a marqué au fer rouge, au magma, à la lave en fusion, l'histoire de la musique. Tout ce qu'il a touché, il en a fait de l'or.

Le label Greensleeves, l'un des meilleurs de la bande son reggae, c'est lui. Les cowboys (tous ces DJ qui ont choisi pour nom de scène des personnages ou des acteurs de film western) : Clint Eastwood, Lee Van Cliff, Josey Wales, Johnny Ringo, c'est lui. Yellowman, encore lui.

Même des pires chèvres, il a réussi à tirer de superbes chansons : Frankie Paul, ce qui, à mon goût, est ce qui se fait de pire en matière de reggae au sirop, Barrington Levy, capable du pire comme du meilleur.

Michigan et Smiley, même s'il n'a produit que leur premier album, restent des artistes estampillés Volcano.

De la même manière, John Holt, qui état déjà une superstar du rocksteady 20 ans plus tôt, en enregistrant le Police In Helicopter dont nous avons déjà causé, devient de facto un produit Volcano.

Johnny Osbourne, Coco Tea, Eek-a-Mouse, Ranking Toyan, Hugh Mundell, encore du Volcano.

Un an après sa sorte de prison, en 1992, il revient en Jamaïque. Le son a bien changé. Voici venue l'ère du tout digital. Qu'importe, Junjo continue à traîner les dancehalls, il produit encore une ou deux chansons de belle facture avec l'un des artistes qu'il avait lancé 10 ans auparavant, Coco Tea, devenu une star entre-temps. Ironie ou clin d'œil, le même Coco Tea avait enregistré une chanson intitulée Riker's Island en 1990, pendant que Junjo y purgeait sa peine.

Il meurt assassiné à Londres en 1999 dans des circonstances non encore élucidées.

Qu'importe. Il reste « Di Baddest producer, that a Junjo! » selon Yellowman.

La semaine prochaine, une tracklist détaillée d'albums et de singles.

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FabFab 16/08/2015 16:34

oui, on a l'impression qu'on redécouvre une filiation reggae aux pires chèvres, excellente remarque !