Personne ne bouge

Publié le par Benjamin Mimouni

Personne ne bouge

Cette semaine, mon chanteur préféré est Yellowman, l'un des pionniers avec Ranking Slackness, aka General Echo, à introduire le slack style (le style branleur si vous préférez, tout un programme...) dans les sound-systems. On est à la toute fin des années 70. le reggae va bientôt connaître une évolution majeure et entrer dans l'ère du tout digital : la juste continuation du toasting, du dub et du dancehall. En somme, les premiers balbutiements du rap : un beat en arrière-fond sonore et un MC posant un flow par-dessus. Les musiciens sont remplacés par des bandes audio. Mais nous sommes pour l'instant juste un peu avant, et cette évolution sera exposée de manière beaucoup plus détaillée d'ici quelques semaines.

Pour le moment, fin 70, début 80, le changement se produit surtout dans le fond. Ces sont les thèmes des chansons qui changent, les musiciens de backing sont encore bien présents. Peu à peu, le reggae conscious, avec ses textes sur la vie de tous les jours, sur Jah, la politique, la réalité du ghetto, le retour en Afrique, laisse le champ libre à un genre plus frivole. On parle plus d'argent, de sexe, et l'égo apparaît. Il y avait bien quelques chansons de ce genre auparavant (voir Wet Dream de Max Romeo dont je vous ai parlé pas plus tard qu'il y a deux semaines), mais là le procédé se généralise.

Avant, l'égo des chanteurs, même celui des plus grandes stars, était masqué par des « I and I ». Une formule typique du reggae conscious : le « je » est dédoublé et se pare ainsi d'une aura mystique : on ne parle pas seulement de soi, mais de soi et soi, le soi réel cohabitant avec le soi spirituel. Ma conscience et moi, en quelque sorte. L'individu n'était jamais mis en avant.

Avec Yellowman, cela commence à bouger. « Me Yellowman » devient chez lui un vrai signe de ponctuation, reléguant Jah au second plan. Il s'intronise lui-même King Yellowman. Cela dit, ses chansons sont empreintes d'un humour qui atténue la mégalomanie. Voir sa chanson intitulée Yellow Like Cheese, soit jaune comme du fromage. La comparaison est peu flatteuse. Bien sûr qu'il s'est proclamé roi, mais un roi jaune comme du fromage, pas comme l'or ou le soleil.

Bien obligé de relativiser : Yellowman est un paria parmi les parias, noir albinos, rasta blanc à lunettes. Mais il fait de ce fardeau une arme et, contre toute attente, devient une immense star.

Il faut dire qu'il sait s'y prendre pour envoyer du gros bois. Dès les premières mesures, une joie incroyable s'exhale de ses chansons. On a immédiatement la sensation d'être exposé à quelque chose de brûlant, d'urgent, comme une éruption volcanique, à la fois improbable et évident. Les choix des chansons originales qu'il détourne est toujours judicieux, le flot impeccable, le ton ironique, le sourire bien présent. Tout est parfait. S'il ne fallait garder qu'un album : Nobody Move Nobody Get Hurt, datant de 1981, une production « Junjo » Lawes pour Greensleeves, les Roots Radics en backing.

Pendant plusieurs années, Yellowman va régner sur les dancefloors avant de s'essouffler. Il aura bien tiré sur la corde du slack style et un cancer de la gorge ne va pas beaucoup aider, mais jusqu'en 1985, rien à jeter de sa production.

Certains prétendent que le dancehall style dont Yellowman est la figure emblématique marque la fin du reggae, à cause de ce manque de profondeur des texte et de ce ton rigolard assez nouveau. Mais personne n'a jamais dit que la musique devait nécessairement être porteuse d'un message. Et à l'inverse, personne n'a jamais dit que le dancehall devait forcément manquer de profondeur. La preuve (et comme je suis bien luné aujourd'hui je vous en mets deux pour le même prix, c'est cadeau) : Sister Carol et Ranking Ann, deux chanteuses aux revendications féministes et aux paroles ultra-militantes sur fond du plus gros dancehall qui soit.

Sur ce, ayez la curiosité d'écouter, dans cet ordre si possible 54-46 Was My Number de Toots and the Maytals, puis Nobody Move Nobody Get Hurt de Yellowman, vous comprendrez immédiatement comment un bon DJ Jamaïcain produit une chanson.

 

Sur ce, pas d'illustration aujourd'hui, les dessinarteurs sont dans les choux. Mais trois chansons pour compenser :

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FabFab 16/08/2015 16:37

Pour danser, pas toujours besoin de conscious, mais un gros dancehall jubilatoire, uuu.