Le Hurleur

Publié le par Benjamin Mimouni

Le Hurleur

Cette semaine, mon chanteur préféré est Big Youth. C'est comme cela qu'on surnommait Manley Augustus Buchanan quand il était petit et qu'il était déjà très grand, plus grand que tous les autres gamins : Big Youth, le grand jeune, plus si jeune aujourd'hui, puisqu'il est toujours en activité à plus de soixante ans, mais toujours aussi fougueux.

Il est une source intarissable en matière d'histoire du reggae et Lloyd Bradley l'a longuement interrogé pour son livre Bass Culture, le livre de référence sur le reggae et la Jamaïque. En plein boum durant toutes les années 70, soit la décennie la plus productive, Big Youth est une figure majeure de la musique et du mouvement rastafari.

Lloyd Bradley raconte la fois où, sur scène, Big Youth a enlevé son bonnet rasta pour laisser s'échapper quinze bons mètres de dreads tentaculaires. Le public est devenu hystérique. Tout le monde s'est mis à hurler, à siffler, à taper par terre des deux pieds, à retourner le sound-system. C'était la première fois. La première fois que rasta montrait sa vraie figure, jusque-là entortillée sous des bonnets colorés, parquée dans des ghettos, fumant de l'herbe dans l'arrière-salle des studios. Big Youth le dit lui-même (toutes les citations sont extraites de Bass Culture, éditons Allia pour la traduction française) : « À cette époque, quand tu étais rasta, même tes parents te reniaient ».

Big Youth est un vrai phénomène, une bête de scène. Il faut l'entendre hurler et gronder et rugir. Il faut le voir avec ses perles vert, or, rouge incrustées sur les incisives, avec ses locks immenses, ses lunettes de soleil, un vrai lion, chevauchant sa Honda S90 comme il chevauche les riddims en sound-system.

Le Hurleur

Car Big Youth est un toaster, un deejay, un peu plus qu'un chanteur. Il pousse encore plus loin la façon de faire et de penser la musique entamée par celui qu'il appelle Daddy U-Roy quelques années plus tôt (voir à ce propos l'article 9).

Il fait partie de la deuxième génération de deejays, celle des Dillinger, Trinity, Dennis Alcapone, celle qui va plus vite et plus fort que les tontons U et I Roy.

Son album Screaming Tarjet, en réalité une compilation de ses premiers tubes, est une référence (oui, aujourd'hui c'est comme ça : il y a la blinde de références) en matière de reggae et de deejaying plus particulièrement. C'est le premier disque à afficher des dreads et une face de rasta et à se vendre aussi bien. La machine est désormais lancée. Il faudra faire avec. Il faudra bien que le monde compte avec lui.

Le Hurleur

Écoutons donc un peu ce que Big Youth a à nous raconter :

« Jusque-là, le deejaying ne servait qu'à chauffer l'ambiance dans les soirées; ça n'avait jamais aucun sens – ce n'était rien d'autre que du baratin à la baby baby... chick a bow – bent down low, alors que le peuple, il avait faim ».

« On a réalisé que la musique que nous avions en nous était une musique d'enseignement ».

« La chanson parlait directement aux gens de leur vraie vie. C'était ça, la culture Rasta ».

« Rasta n'a pas à s'abaisser à faire de la politique ».

« Les temps n'étaient pas à la rigolade ».

« Bien sûr, il y a les forces en place […] elles ne veulent pas que les gens réfléchissent ».

Au travers de ces quelques phrases, on devine bien ses préoccupations principales : la misère, la culture pour tous, l'injustice, les préceptes de la pensée rastafari, le sens du combat. Bien plus que quiconque, Big Youth a fait le lien entre reggae conscious et deejaying, entre profondeur des textes et divertissement. Il a collé à son époque et le public l'a adoré. Pendant que U-Roy s'exportait en Angleterre, il est resté en Jamaïque à animer les sound-systems et est devenu une vraie star. C'est plutôt amusant de voir un tel rasta devenir une idole presque du jour au lendemain. Ceux que les bien-pensants détestaient sont adulés des foules.

La petite citation qui va bien pour en terminer. Doctor Alimantado a dit : « Un rasta secoue ses locks et les cœurs sensibles se pâment! ». C'était encore vrai à l'époque. Il y a belle lurette que les dreadlocks n'effraient plus les mémés. C'est en partie grâce à (ou à cause de, selon le point de vue) Big Youth.

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FabFab 16/08/2015 16:33

Oui Big Youth ouvre la voie à un nouveau D-Jying, avec ces reprises toastées de classiques du Rock Steady ou du Early Reggae comme les Daddys, mais s'éloignant de la tradition caribéenne initiale du Midnight Joker pour faire entrer ce sing-jay comme un mode vocal à part entière. My 2 cents...