Troubadour

Publié le par Benjamin Mimouni

Troubadour

Cette semaine, mon chanteur préféré de toute la terre et de tous les temps est Joe Higgs. Franchement, je n'ai jamais rien entendu de plus cool que son premier album solo Life Of Contradiction, sorti en 1975.

De la première chanson Come On Home :

« Baby come on home

So long I've been alone

So if you love me true

All you have to do

Is come on home »

à la dernière Song My Ennemy Sing (Je suis la chanson que chante mon ennemi...), aucune fausse note : une voix tout en profondeur, chaleureuse et pleine de groove, des harmonies parfaites, une orchestration impeccable. On n'a rarement rien entendu de plus beau.

 

Troubadour

Sur cet album, Joe Higgs a embrassé les préceptes de la pensée positive rastafari :

« But I shall not give up so easy », chante-t-il sur There's A Reward.

Belle marque de persévérance pour un enfant grandi dans la pauvreté des ghettos et qui a su ne pas se laisser engloutir par le désespoir et la violence. Assurément il y aura une récompense.

Troubadour

Plus tard, il a aidé bon nombre de musiciens en herbe à faire leurs classes en leur dispensant des leçons de musique et d'harmonie dans sa maison de Trench Town. Parmi ses protégés, les trois futurs Wailers. C'est d'ailleurs lui qui, une fois qu'il les a jugés prêts à se lancer, les a mis en contact avec le producteur de Studio One : Clement Coxsone Dodd (toujours lui!).

Les trois chanteurs ont d'ailleurs raconté à de nombreuses reprises tout ce que Joe Higgs leur avait apporté, tant sur le plan personnel que musical. Jimmy Cliff le considère carrément comme le pape du reggae. Pas moins.

Pour ma part, j'aurais plutôt tendance à le voir comme un J.J. Cale du reggae : un musicien considéré comme un pointure par les chanteurs les plus célèbres, mais un peu délaissé du grand public, produisant ses chansons dans son coin, sans esbroufe ni tapage.

En 1973, il tourne avec les Wailers, remplaçant un Bunny qui a de plus en plus de mal à quitter son île. En 1976, Jimmy Cliff l'engage comme chef d'orchestre. Les plus grands lui reconnaissent tous les talents.

Il avait commencé sa carrière beaucoup plus tôt, dans les années 60, au sein du duo Higgs et Wilson. Il était également passé par la case Soul Brothers, un groupe fondé par Jackie Mittoo un peu avant les Skatalites. Il a ensuite sorti quelques singles en solo dans les années 60 et 70, dont le premier morceau de Life Of Contradiction : Come On Home, ré-enregistré pour l'occasion.

Il faut cependant attendre 1975 pour voir la sortie de ce premier album. Joe Higgs, né en 1940, a alors 35 ans. Quand beaucoup sortent leur premier album encore adolescents (Hugh Mundell, Dennis Brown), Joe Higgs a su prendre le temps dont il avait besoin pour produire un album plus feutré et jazzy que ce qu'on avait l'habitude d'entendre dans le gros son roots de l'époque.

Joe Higgs savait exactement ce qu'il voulait. Il s'est passé des musiciens de studio habituels, leur préférant, entre autres, Éric Gale, un guitariste américain de jazz. Sur Life Of Contradiction, on peut d'ailleurs entendre plusieurs soli de guitare acoustique. Chose extrêmement rare sur un album reggae, où la guitare n'est jamais mise ainsi en avant. Il a fallu Joe Higgs et toute sa finesse. Il faut dire que le monsieur a des goûts musicaux pour le moins éclectiques, appréciant tout autant le reggae que la soul, le blues, le jazz ou Caruso. C'est pour toutes ces raisons que le son de Life Of Contradiction est tout en retenu, sans grands fracas de batterie, sans lignes de basse tonitruantes.

Et la musique sers son propos. Sa chanson la plus autobiographique (c'est lui-même qui le dit) est There's A Reward :

« Sometimes I feel like a motherless child

You know no one cares for me ».

J.J. Cale je vous dis! « personne ne fait attention à moi... »

Une chanson aussi douce et aussi triste méritait un traitement impeccable. C'est chose faite. Et on reparlera souvent de Joe Higgs. Parole.

 

Dessin : Charlie Boy

Commenter cet article

SLN 28/11/2015 19:28

On sent ici toute une passion qui fait plaisir à lire