A Dangerous Man

Publié le par Benjamin Mimouni

A Dangerous Man

Cette semaine, mon chanteur préféré est Peter Tosh, né McIntosh, cofondateur, avec Bob Marley et Bunny Livingstone, des Wailers, à la fin des années 60, durant l'âge d'or des trios vocaux en Jamaïque : Heptones, Maytals, Paragons, Melodians... Sur les photos, il est facile à reconnaître : c'est toujours lui le plus grand.

Peter Tosh grandit dans les ghettos de Kingston. Il fait ses armes, c'est le cas de le dire, au milieu des rude boys, ces gangsters jamaïcains responsables de trafics en tous genres : drogues, armes, braquages et rixes de toutes sortes, avant de se lancer dans la carrière musicale qu'on lui connaît. De cette adolescence tumultueuse, il gardera toujours la rage en lui, et s'autoproclamera par la suite membre le plus dangereux des Wailers. Titre que pourrait toutefois lui disputer Bob Marley, qui était loin d'être le dernier à dégainer une arme pour régler ses différends, bien loin alors de l'image du rasta super cool qui allait contribuer à faire de lui une star. Autres temps, autres mœurs.

Les trois Wailers font leur apprentissage musical sous la houlette de Joe Higgs (on en reparle plus précisément dans deux semaines), avant d'enregistrer leurs premiers hits avec Lee Perry : Small Axe, Duppy Conqueror, 400 Years.

À la séparation du groupe, chacun entame une carrière solo : Bob Marley devient une superstar internationale et recrute trois choristes, les I-Three, pour pallier l'absence de Peter Tosh et Bunny Livingstone sur scène comme en studio. Bunny Livingstone, devenu Bunny Wailer en cours de route, enregistre plusieurs albums dont le magistral Blackheart Man. Et Peter Tosh devient l'homme au rasoir. Voir la chanson Stepping Razor sur son album Equal Rights :

« Si tu veux rester en vie ne me regarde pas de travers.

Traite-moi bien car je suis dangereux.

J'ai un rasoir à la main et je suis dangereux. »

Voilà le ton. Mais au-delà de cette image de rude boy qui lui colle à la peau et qu'il prend soin d'alimenter, posant plus souvent qu'à son tour un fusil à la main, par exemple, il ne faut pas perdre de vue qu'il est un parolier et un compositeur de grand talent. Il a contribué largement autant que les deux autres à la reconnaissance internationale du reggae en général et des Wailers en particulier. On lui doit notamment l'une de leurs chansons les plus emblématiques : Get Up, Stand Up. Sa version solo figure d'ailleurs sur le même album que Stepping Razor, c'est le morceau d'ouverture.

Paradoxalement, la chanson Stepping Razor, qui lui sied pourtant si bien, n'est pas de lui. C'est même l'unique chanson de tout l'album a avoir été écrite par un autre, mais quel autre... Joe Higgs en personne. Le mentor. Le même que tout à l'heure. Ce qui fait de Peter Tosh un très grand interprète également, capable de s'approprier des chansons écrites par d'autres et les fondre dans son univers. On aurait juré que ce terrible « Don't you watch my size » était de lui...

Après dix ans passés chacun de leur côté, Peter Tosh et Bob Marley se retrouvent de nouveau côte à côte en Jamaïque lors du One Love Peace Concert de 1978. Cet événement est organisé pour rassembler les dirigeants des deux partis politiques opposés (Michael Manley et Edward Seaga) dont les troupes (police, milice, armée et civils) s'affrontent sans relâche depuis près de 20 ans (l'indépendance de 1962), mettant le pays à feu et à sang. Outre Bob Marley et Peter Tosh, on peut voir sur scène d'autres grands noms du reggae : Dennis Brown, Culture, Dillinger, Trinity, Big Youth...

Tandis que Bob Marley prône la paix et le rapprochement, il joint d'ailleurs les mains des deux adversaires politiques ce soir-là, Peter Tosh harangue violemment les organisateurs du concert et réclame la justice plutôt que la paix. Son intervention légendaire laissera un grand souvenir glacé de ce concert, bien plus que la musique qu'on a pu y entendre.

A Dangerous Man

C'est peut-être à cause de ce caractère bagarreur et fondamentalement insoumis qu'il se fera dézinguer d'une balle le 11 septembre 1987. Certains prétendent que c'est parce qu'il allait monter une radio rasta. D'autres que c'est directement lié aux propos qu'il a tenu lors de ce concert, il s'était d'ailleurs déjà fait tabasser peu de temps après, en représailles. Le mystère est toujours entier à ce jour.

Quelques années plus tard, lors d'une interview donnée pour défendre sa version de La Marseillaise, Gainsbourg dira que le reggae est une musique révolutionnaire, tout comme La Marseillaise. Et le premier nom qui lui vient à la bouche est celui de Peter Tosh. Pas Bob Marley : Peter Tosh.

 

Dessin : Charlie Boy

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SLN 14/05/2015 17:12

Encore la découverte d'un grand nom ! Et cette fois, de caractère également ! Je vais de ce pas écouter cet artiste de "taille" !

FabFab 14/05/2015 16:45

Oh man, Peter Tosh... excellente chronique je dois dire: en faire une figure "réaliste" là où Bob Marley est devenu une "icône" offre beaucoup de densité à ton texte.
Et je dois avouer moi-même que, plus attiré par les paroles religieuses et les figures les plus rasta, Tosh est resté un artiste un peu périphérique dans mes centres d'intérêts. Good job indeed.